J'ai écrit ce texte alors que plus rien ne me forçait à le faire, j'avais alors exorcisé tout les démons qui parcourraient et hantaient mon esprit auparavant. Ce texte a pris à mesure que je l'écrivais une tournure que je ne prévoyais pas, peut-être est-ce dommageable.
John
Car le temps des rares canards est passé
Les dimanches, je savais où je pouvais la retrouver, elle était délicieusement routinière; on la retrouvait toujours dans une étude, une sorte de petite bibliothèque privée au premier étage d’un café déserté. La tenancière, s’était éprise d’elle et la laissait étudier dans la bibliothèque. Cette pièce était autrefois tenue par son mari, qui accumula tout au long de sa vie une impressionnante collection de livres, certains précieux, d’autres moins, il avait aménagé ce lieu selon son goût, parmi les étagères, un espace avait été libéré afin d’y placer une large table, elle s’installait souvent à cette table pour écrire. Je pouvais passer ma journée à contempler sa concentration : j’entrais discrètement, et sans bruit j’allais m’asseoir dans un fauteuil, près d’elle, loin d’interrompre son étude, je crois, que m’entendant entrer, presque inconsciemment, sa concentration redoublait. Je lisais tranquillement, sachant pertinemment qu’elle ne me remarquerait que quand elle déciderait d’interrompre son travail. Je ne sais plus quand nous prîmes cette habitude, quelque part, il me semble qu’il en fut toujours ainsi. Ne sachant pas écrire, mes textes -trop lourds et dépourvus d'intérêt- m’avaient toujours semblé impropre à être lu autrement que par complaisance envers moi, je la regardais écrire, enviant son talent. Elle avait une plume libre des convenances, pourtant elle n’aurait jamais laissé un mot, ni quoi que ce soit, déséquilibrer ou compromettre une de ses phrases. Elle savait que l’agencement des mots était une science difficile, relevant d’une subtile alchimie qu’un rien gâche. Je me souviens qu’elle cessait d’écrire, et qu’enfin elle relevait les yeux vers moi, nous avions de longue conversation.
“Tu sais, disait-elle d’une voix distraite, je me demande bien pourquoi j’écris ça. Si ce n’est toi, qui va le lire?
-je ne sais pas, lui répondis-je, je pense que tu devrais continuer d'écrire, quoi qu’il arrive, bien sur ce n'est pas à moi d'en juger mais il me semble que maintenant c'est ce que tu dois faire... Fais simplement ce pour quoi tu es douée.
-J'ai fait un rêve l'autre nuit. C'était troublant.
-Troublant?
-J’étais morte. Je voyais mes funérailles : toute la cérémonie, les invités, les “proches”. Ma fin devait avoir été surprenante car tous pleurait. Tu y étais, mais toi, tu ne pleurais pas. Pourtant la solitude et le désespoir, c’est toi qu’ils entouraient. Tu étais assis, au fond, tu avais tenu à t’éloigner de mes parents, à raison, je ne sais pourquoi ils ne t’aiment guère, ces hypocrites, ils apprécient les gens comme toi d’habitude, cultivés, bien nés et discrets, c’est à dire “convenables” d’après eux. Ils sentent sans doute que tu détestes ce qu’ils symbolisent, je ne sais pas. J’étais belle dans mon linceul, intacte, avec un sourire presque angélique. La messe passa, le curé, sans aucune difficulté, rempli son office, faire pleurer un peu plus. Puis je vis tout le monde sortir de l’église, vers le cimetière, mon cercueil vous suivait. Pendant toute la cérémonie et pendant la mise en terre tu n’as pas prononcé un mot, ni adressé la parole à personne. Alors que l’on scellait ma tombe, tu es parti, je voulais te suivre, je ne pouvais pas cependant, j’étais retenue loin de toi, la distance entre nous ne cessait d’augmenter. Peut-être qu’une partie de moi ne voulais pas te voir dans cet état.
-Tu penses? Moi je serais curieux de faire de telles observations.
- Je crois déjà savoir à quoi tu ressemblerais, dignement effondré. Les gens pensent qu’il s’agit de retenue, moi je crois que tu ne sais pas exprimer tes émotions correctement et que tu restes droit, c’est un personnage, une façade érigée pour masquer une faiblesse; tu n’aimes pas laisser tes points faibles à découvert, n’est-ce pas? Tu ne crains pas la faiblesse en elle-même, tu ne crains que les autres, et pourtant ton esprit me semble bien plus fort que tu ne me laisses voir.
- C’est ennuyeux de répondre à quelqu’un à qui l’on ne peut que dire vrai, tu sais, c’est comme avoir les mains liées, sans liberté d’action. Je ne pense pas que te montrer à quel point je suis faible et méprisable puisse servir. C’est agréable surement d’être connu entièrement de quelqu’un d’autre, mais c’est un agrément que je refuse pour le moment. Toi-même, tu entretiens un certain mystère autour de toi, un écran de brouillard pour attirer les gens. Tous les individus cherchent à décrypter ce qu’ils ne comprennent ou ne peuvent comprendre. C’est le propre de l’humain, ce qui le pousse à s’élever haut alors qu’il sait que ses ailes vont brûler. Tu joues sur ce lieu commun, je ne suis alors plus qu’un jouet entre d’autre.
-Cela te déplairais-t-il tant que ça?
-Non, ce n’est pas déplaisant ou désagréable ni à vivre, ni à croire. Je regrette juste d’avoir compris cet aspect de toi. Tu es plus belle encore à travers la brume, quand la lumière délicatement diaphane de la lune t’éclaire.
-Une jolie scène à mon sens, un poème que l’on aurait perdu, l’esquisse d’une scène champêtre où le décor n’est encore qu’un rapide coup de crayon, ou un rêve dans l’imaginaire d’un artiste errant. Lui, son carton sous le bras, mal rasé, le regard vidé par l’insomnie.
-Tu écris trop... Tu laisses ton esprit divaguer.”
Quand elle se remettait à écrire, je m’en allais, la laissant à la merci de son imagination et partant alors errer dans Paris. Mon trajet était toujours plus ou moins le même.
Ma jeunesse s’écoule trop vite, j’ai à peine dix-sept ans et l’insouciance me quitte déjà, lentement. Être adulte, d’un certain point de vue, c’est être déçu, il me reste alors de nombreuses parties d’adolescence, partout en moi. Des rêves doucereux, que notre être sympathique sait impossible, des idées semblables à des dessins d’enfant, tant elles sont naïves. La beauté, je le sais, ne sauvera pas le monde, la littérature non plus. Et cependant, rien ne peut me priver du droit d’y croire encore un peu. Mon esprit, je n’ignore pas cela non plus, évolue, perpétuellement certes, mais par de violents accès. J’ai longtemps songé à mon inconscient, il est une source fascinante de réponses, ou d’interrogation, pardon si c’est banal.
Rentré chez moi, croisant mon chat, lui, semblable à son maître, trop souvent hautain, je m’assoie alors à mon bureau, et contemple ce désordre dont je suis le fier auteur.
La vie, ça m’a toujours semblé devoir être un peu comme ça, un chat, une bibliothèque, des livres, un amour sans espoir et du désordre pour combler le tout. Je ne sais pas d’où me vient cette idée préconçue, mais pourquoi pas. Je préfère ma vision à celle où j’ai une maison, une famille, un chien et où je nourris en bon papa le tout. C’est pas si simple les idéaux, on sait souvent qu’on devra les compromettre, à partir de là, pourquoi s’y tenir? On serait peut-être mieux servi par le pragmatisme, mais comme je l’ai dit, la jeunesse est garante de la naïveté. Non pas que je n’aime pas les pères de famille modèle, je n’apprécie certes pas l’idée de la famille, de la perfect middle class family, de son hypocrisie conservatrice, mais ce n’est juste pas un mode de vie que je désire. Quand l’on demande aux petites jeunes filles de ces milieux ce qu’elles désirent devenir, certaines, les mieux éduquée, les mieux formatées, elles vous répondent qu’elles aimeraient devenir comme maman mais n’avoir “que deux garçons et une filles”. Je ne peux m'empêcher d’admirer les résultats d’une telle instruction.
Mes livres sont les garants de ma liberté, ils m’ont, alors que j’étais plus jeune, permis de construire mon être, ma personnalité, mes contradictions. Un être humain, de mon point de vue, c’est un ensemble baroque, hétéroclite, que l’on ne comprend au mieux que partiellement. C’est surement d’une banalité terrible de telles affirmations. Mais je sais qu’il est sorti de cette carcasse millénaire de grandes idées, de grands esprits et des livres magnifiques. Tout cela me permet d’affirmer ceci : je crois encore en l’humanité.