J'ai écrit ceci il y a peu de temps.
"Lecteur, lecteur, lecteur. Je te livre ici le résumé de la piété curieuse, envers lui-même principalement, d’un jeune male dont l’adolescence encore présente périme malgré tout à petit feu. Au fond qu’est-ce que l’adolescence, cette jeunesse dont on parlait autrefois et qui recèle, disait-on, tant de trésor. Qu’est-ce ? Dites le moi, vous tous qui me lisez, exprimez donc par vos mots cette impression fugace que je n’ai jamais saisie. Jamais ? Je ne sais si « jamais » est le mot correct, rarement, superficiellement plutôt. Il me semble que ce mythe de la jeunesse, et par là même de la jeunesse perdue, est une invention de ceux qui le regrettent. Être Jeune, ce n’est ni une chance, ni un handicap, c’est un état des choses. L’insouciance de la jeunesse, si elle existe, est un nom sympathique que l’on donne aux espérances de ceux qui ne se sont pas encore lancé dans la vie. Oui, se lancer... Il faut espérer, rêver, car partir perdant, c’est déjà perdre.
Certes nos espoirs et nos rêves ne sont pas tout, certes le travail pour ceux qui se jettent dans la vie est indispensable ; nous, ou en tout cas ceux d’entre nous qui pensent à ces choses, le savons. Mais cette capacité à rêver est la seule voie par laquelle nous pouvons espérer la liberté. La première de nos libertés est celle d’espérer, car sans elle il n’existe nulle action pouvant prétendre au statut d’acte proprement humain, c’est-à-dire d’acte libre. Sans cette liberté d’espérer, sans cette nécessité absolue qu’est l’espoir, il ne peut y avoir de liberté car tout acte est sans motif et sans objectif, car on ne donner de sens à rien. Cet espoir ne rejoint pas l’utile, il peut être au plus haut point futile tant qu’il a été formulé et conçu librement. Si je me cultive, si je lis, si j’écris ça n’est ni utile ni profitable aux autres. Pour autant, puis-je réellement affirmer que c’est sans motif ? Il faut précisément lever cette ambigüité absurde entre utilité et motivation. Je lis de la poésie précisément pour l’émerveillement que cela peut m’apporter, c’est un motif (pas le seul cependant) ; penser que cela puisse seulement me permettre de nourrir un devoir de littérature c’est utiliser la poésie, c’est en faire un objet trivial car utilitaire. Cela n’est certes pas ce qui peut me motiver à lire ne serait-ce qu’un vers : la poésie est une force élévatrice qui, à mon sens, doit participer à nous extirper de la bassesse de l’utile et non y être ramené bêtement.
Puisque que j’évoque le sujet, je remarque qu’il faudrait probablement recommander au bûcher ces professeurs de lettres qui recommandent, sans aucun scrupule, à leurs élèves de lire pour la simple et « bonne » raison que peut-être cela pourrait, très éventuellement, leur permettre de « nourrir » ou leur oral ou leur devoir ou pire encore : pour leur « culture générale »… Ca n’est pas là ce qu’un professeur doit faire ; l’examen ne devrait être qu’une formalité, car une fois encore, là n’est pas l’important. Où est-il ? Me demanderez-vous. L’important en littérature est de vivre, de ressentir aussi profondément que l’on le peut les mots, les phrases et les idées. Ces mots sont un chemin vers la liberté, vers cet espoir dont je parlais plus haut. On ne peut aspirer à quelque chose de plus haut que dès lors que l’on connait l’exaltation et la grandeur autant que ce qu’il y a d’intime et de secret dans ce que nous réserve notre existence. Et c’est à mon avis ce que peuvent-nous apporter arts, littératures et poésie : ce sont de prodigieuses fenêtres ouvertes sur le monde. Que je sois d’accord ou non avec Dostoïevski je peux vivre, ou plutôt ressentir, à travers les Frères Karamazov ou L’idiot des choses auxquelles je n’aurais sans doute jamais songé. Sartre a écrit « La culture ne sauve rien ni personne» C’est probablement vrai : la littérature ne nous sauve pas systématiquement, elle peut en revanche bien souvent nous initier, nous éduquer afin que l’on puisse « se jeter dans l’existence » en étant bien conscient de ce qui peut nous y attendre.
