dimanche 6 mars 2011

Et de deux?

J'ai annoncé ce texte il y a peu, je tiens, pour ceux qui me connaissent, a préciser que cette jeune fille n'est qu'un personnage de fiction, qu'il y en elle autant de moi que des gens que je vois au quotidien, et surtout qu'écrire "je" ne signifie aucunement que l'on ne parle que de soi : on parle de soi autant que des autres.

La Jeune fille au bâton de rouge, nouvelle en quelques 800 mots


N
os actions font partie d’un inlassable rituel. L’ennui même n’ose s’insinuer dans la trame d’une telle toile, nous n’osons pas nous battre, nos esprits sont bien trop asservis. On ne recherche pas spécifiquement une habitude, une routine ; elle sait s’instituer d’elle-même insidieusement, presque perfidement.
Dans l’écriture, cette « routine » prend les traits d’une manie, d’un tic : un mot ou une tournure qui s’imposent, un rythme qui devient monotone ; toutes ces choses qui défigurent un texte de bonne volonté. L’habitude nous conduit souvent à ignorer des faits qui devraient pourtant éveiller notre intérêt, des scènes d’une beauté simple ou d’une laideur ordinaire, qui mériteraient d’être admirées.
J’ai souvent déjeuné en face de la jeune fille au bâton de rouge. Son nom importe peu, nous dirons simplement qu’elle avait le regard sévère, la face pâle, les cheveux profondément noirs, et qu’elle avoisinait facilement les cent soixante-dix centimètres. Sa conversation était curieuse, je ne compris jamais ses regards. Elle s’exprimait calmement.
Peut-on réellement décrire quelqu’un ou quelque chose avec une froide logique, avec cette simple clarté, ce simple détachement, qui font l’objectivité ? On énonce lentement les faits qui acceptent, bon gré mal gré, de nous revenir, ainsi, on parle tout autant de soi que d’un autre, on donne aux choses la tournure que l’on veut ; l’écriture n’est pas l’énonciation d’un système de pensée, ce n’est pas qu’un simple point de vue, mais l’expression de mon propre mal-être. Je ne sais donc si elle était ainsi que je l’aurais décrite, je m’en tiens donc à des faits sommaires, lesquels ne me semblent pas empreints de subjectivité. L’imaginaire du lecteur, sa propre pathologie donnera sans doute à mon personnage la vivacité que je lui refuse.
Nos discussions n’avaient aucune continuité, des suites de répliques brèves. Je ne sais pas non plus pourquoi cette forme de conversation s’est imposée, je n’ai pas l’impression d’avoir choisi, c’était peut-être parce que nous mangions, parce que nous ne savions pas forcement quoi dire ou parce que nous avions trop à nous dire. Quelle qu’en soit la raison, je crois que nous la comprenions tous les deux.
Un lycée, bien avant d’être un lieu d’apprentissage, c’est un lieu social. Chacun y recherche un statut une place déterminée ; il y a alors ceux qui sont destinés à y régner, et ceux qui sont sujets. On voit se former des entités sociales. Je ne critique pas ces comportements, ils sont naturels, guidés par une recherche évidente de survie ; l’être collectif résistant plus facilement à son environnement que les seuls individus, il est naturel de se regrouper. Le lecteur aura cependant compris que bien que j’observe sans oser critiquer, ni moi, ni elle avec son rouge à lèvres, n’étions un excellent exemple d’insertion sociale. Nous ne croyions pas qu’il fallût absolument se tourner vers ce mode de vie, que notre voie de subsistance en tant qu’entités relativement peu « insérées » était d’une relative sagesse, et qu’ainsi tant que ces aspects étaient sus et acceptés n’était pas problématique. Le temps nous donna raison : nous pouvions observer nos camarades se débattre avec une vie sociale mal construite alors que nos rapports étaient naturellement plus simples, plus sains car impliquant naturellement moins de paramètres extérieurs.
Aller chaque jour au lycée a pris, au fur et à mesure de ma scolarité, les traits d’un rituel dont je fus assez rapidement lassé. Je me souviens encore aujourd’hui de chaque détail du cours chemin qui me séparait de la salle de cours, la voix de Mick Jagger ou de Bob Dylan masquait l’atrocité sonore de la rue d’abord, du lycée ensuite. Mon quotidien était évidemment régulièrement perturbé : les rencontres que l’on fait dans la rue, l’interdiction du casque à l’entrée de « l’établissement », tous ces détails étaient autant de bâtons dans ma routine qui troublaient alors ma concentration.
Pourtant je savais qu’il existait des choses qui, quelle que soit le nombre fois où je les vis, m’intéresseront toujours autant.
A la fin de chaque repas que nous prenions dans la cantine du lycée (ai-je précisé que nous mangions souvent là ?), elle sortait son rouge à lèvres et son miroir. L’ouvrait alors, s’y regardait avec une étonnante précision, ses yeux effectuaient alors toujours les mêmes mouvements. Puis avec une étonnante lenteur, ouvrait son bâton de rouge, avant de l’appliquer, toujours aussi précise, sur ses lèvres. Elle réglait ensuite des détails accessoires qui m’échappent encore et rangeait avec la même lenteur que lorsqu’il s’agissait de le sortir. Ces actions propres aux jeunes filles me semblent, encore aujourd’hui, écrites à l’avance, comme codifiées.

Toute conversation est-elle une recherche ? Peut-être, oui, il y a la toujours au moins celle de la réponse. Elle, comme moi, ne cherchait pas, elle ne recherchait rien de bien particulier. Il nous suffisait juste de continuer à vivre, à écrire, à elle comme à moi, pas de grande réflexion, juste une philosophie de la survie.

1 commentaire:

  1. "juste une philosophie de la survie" davvero pensi che possa bastare sopravvivere? non vorresti ricordare anche solo lontanamente la speranza?

    Anonimi saluti.

    Anonimo

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