"L’odeur
du café et le bruit de la cafetière bouillonnante, c’est si banal maintenant
deux sensations, deux souvenirs. C’est au troisième étage d’un grand bâtiment
en pierre toute blanche, on passe un grand porche, on traverse une cour, puis
voici l’escalier étroit. Les odeurs du café et de l’étude nous arrivent, nous
attaquent presque; on pousse la porte et voici une grande bibliothèque. Devant
nous : une grande table mais seulement deux chaises, derrière un bureau tout en
longueur, recouvert de paperasseries diverses, faisant alors office de
“comptoir”, un homme âgé, le regard clair, les cheveux tout gris. Encore
derrière lui une toute petite table avec juste une cafetière bon marché en
plastique blanc. Il me sourit, et m’invite sans un mot, d’un geste de la main à
m’asseoir et à poser mes affaires.
Aujourd’hui,
j’ai vieilli, mes cheveux blancs ont repris sur moi les droits que longtemps je
leur avais aliéné. J’ai passé l’âge des rêves et celui des déceptions;
rétrospectivement j’étais déjà âgé depuis longtemps. Tout jeune, je n’étais pas
comme eux. Je ne voulais pas les mêmes choses. Le pouvoir me paraissait futile,
je n’aimais pas grand monde, pourquoi vouloir diriger? Pour leur bonheur? Non,
bien sûr que non, qui suis-je pour vouloir leur bonheur? Pour les mener tous à
une perte certaine, les faire souffrir comme souvent il me semblait avoir
souffert? C’est pire encore : c’est s’ennuyer tout en culpabilisant. La
jeunesse ? Il me semblait que ce n’étais pas un acquis mais un état : j’étais
jeune et maintenant je suis vieux ? La belle affaire. L’argent ? Et puis quoi?
C’est sans intérêt, Le compter, voir ce que l’on perd ce que l’on gagne, c’est
un jeu amusant, mais ça aussi c’était futile : pourquoi se rendre malade, on
l’est bien assez tôt sans cela. Il en est encore de même pour la grandeur, je
n’y trouvais rien. Sans doute suis-je rabat-joie, mais cependant je ne m’érige
pas en modèle : une vie, c’est une vie, pas un exercice de style. Je ne
prétends avoir été modéré, ce serait sot, et puis quelle importance?
Je suis
bibliothécaire depuis de longues années. J’ai vu battre la pluie à ces carreaux
et le vent souffler fort durant de longs hivers. J’ai vu les printemps et les
longs automnes par ces fenêtres. Et désormais, je suis vieux et j’écris.
Il y a
ici de nombreux rayonnages, ces livres ont des origines diverses, certains sont
des dons, d’autre des achats récents. Notre fond principal, c’est la
littérature étrangère, en langue originale surtout. C’est une bibliothèque
privée, une petite fondation. Une grande famille industrielle française, pas
toujours honnête, toujours fière d’avoir un petit passé de culture nous
maintient en vie : un ancien dirigeant fonda par voie testamentaire cette
petite fondation, lui léguant un peu de son argent ainsi que son imposante
bibliothèque. Je ne sais s’il le fit par peur de l’oubli ou par véritable
humanisme. Ainsi parfois je voyage supportant une œuvre de la fondation,
justifiant mon salaire autrement qu’en archivant.
Les
gens viennent ici travailler, ils ne sont pas nombreux, mais ils travaillent
intensément. Ils lisent, ils écrivent, et doucement je les vois sombrer dans
une lente rêverie : ils songent, ils pensent ou toutefois, ils semblent penser.
Je les croise souvent lorsque que je cherche ou range un livre. On respecte mes
années, mais mes cheveux blancs surtout. Quel âge me donnent-ils?
On a
dix-huit ans, on écrit sans but et sans regret : on sent tout, mais on ne voit
rien. C’est une seconde enfance qui commence alors qu’une autre s’était juste
achevée; on progresse sans doute, mais lentement. Les personnages sont sans
teinte ni nuance; trop bon ou bien trop méchant car personne ne semble ambigu,
on veut écrire le juste vrai. On est alors l’artisan d’un excès, d’une vérité
équivoque et sans repère, incohérente et qui ne montre rien.
Dès
dix-huit ans j’ai commencé à couvrir des centaines de feuillets mais alors je
ne finissais rien. C’était comme relire encore et encore les soixante premières pages d’un livre sans jamais en
comprendre le sens. Au bout de trois ou quatre fois, si le livre est bon, si
l’auteur a un style ou une musique, chaque phrase entre en résonance, chaque
mot vibre en nous; et cependant on recommence.
Je ne
suis pas seul à écrire. Comme je suis ici depuis longtemps certains habitués me
laissent leurs textes. Souvent c’est assez médiocre - non que je puisse
vraiment écrire vraiment mieux - car c’est artificiel : ça ne touche personne,
ni moi, ni eux. La grande littérature c’est celle qui me touche, celle qui
résonne en moi, celle qui me dépasse sans que je ne puisse toujours comprendre
pourquoi. Celle de Dostoïevski ou de Flaubert sont grandes pour toutes ces
raisons à la fois, on les comprend toujours différemment quel que soit le
nombre de fois où on les lit, ce que l’on voyait auparavant n’est généralement
pas faux, il est simplement inclus dans un édifice plus grand; ils sont au
nombre de ces livres qui nous font explorer les parties secrètes de nos âmes
alors qu’ils viennent juste de nous les révéler.
C’est
difficile d’écrire sur un livre aimé. Car un livre que l’on apprécie, c’est un
livre que l’on s’approprie et que peu à peu on a intégré à soi; en parler
revient donc à s’exposer autant que l’on ne l’expose. Or chacun sait qu’il est
difficile de parler de soi lorsque l’on tente d’être objectif ou détaché de
soi."
« 22 Mai, 00h30
Un peu de grand style en entrée,
du lyrisme adolescent en guise de plat principal, et comme dessert, des
suggestions? Une belle histoire ? Des grands sentiments ? Une longue, une jolie
initiation avec de l’amour et du vide ? Si je devais, moi Charlotte A. définir
mes aspirations du temps où j’écrivais je ne pourrais dire qu’un seul mot :
Illusion. « Pourquoi ? » Me dirais tu, toi “ô mon journal”, vain
assemblage de feuilles mortes. Ma réponse serait bien trop simple pour contenter
ton exigence presque obscène d’honnêteté. Je n’ai qu’une raison c’est
que j’ai perdu espoir de pouvoir un jour m’élever si haut que ceux que
j’apprécie, ceux-là même qui m’apprirent à vivre. Je ne suis pas capable, par
manque de talent ou par acrophobie, de monter si haut. Cependant, cher journal,
ne vas pas croire que j’envie une pareille destinée ; tu te tromperais
absolument. Non, je ne suis pas sûre de désirer une telle destinée, je pense en
effet que si l’on dit que les meilleurs nous quittent les premiers c’est car à
mon sens, s’étant hissé si haut, ils sont bien plus susceptibles de chuter, et
cette chute en est ainsi plus fréquemment fatale. Tu n’y crois pas ? Oh, libre
à toi ! Mais crois-moi, il y a sans doute du vrai dans tout ça. »
"Lettre
retrouvée entre les pages des Frères Karamazov (Second Volume); les
premières et dernières pages semblent manquer.
(...)
tout cela le l‘ai bien vu. C’est comme ce rêve que j’ai fait cette autre nuit,
j’ai rêvé de l’oncle Sam. (“Uncle Sam’s Dream”, c’est un bon titre pour un
pamphlet non? Mais qui me liras ? Toi peut-être Kolia ?) L’ « uncle
Sam » de la propagande américaine, le vieillard aux cheveux brillants tout
habillé du « Stars and Stripes ». Il n’avait pas le même air, pas
d’assurance ni de grand geste. Juste assis, assis sur un banc, presque sous la
pluie et regardant le ciel perdu... Mais quelle lumière dans ces yeux! Cette
même clarté que l’on voit dans les cieux d’après l’orage, une petite lueur, un
infini curieux, un infini si minuscule... Je ne sais pas comment te le décrire,
je ne sais pas non plus si tu peux vraiment comprendre, mais c’est ma faute
certainement, pas la tienne. Il m’a regardé droit dans les yeux, et j’ai
soutenu son regard. Il parlait, je n’en comprenais pas un mot.
Je te
parle de tout cela, mais je pourrais bien parler d’autre chose; ce que je
t’écris là ça n’est pas vraiment significatif, c’est un rêve, juste un rêve.
Mais “les rêves, la vie, c’est pareil, sinon, ça ne vaut pas la peine de vivre”
(je ne sais plus d’où s’est tiré), alors, pourquoi pas? Je pourrais bien te
parler de la liste de course de Charlotte : “elle a acheté des brocolis, des
tomates et puis du lait aussi...” Mais ça Kolia, ça c’est vraiment trop
déprimant, pour toi, pour moi. C’est gratuit d’écrire souvent, mais t’écrire
“ça” c’est pesant, ça me coûte.
Un jour
sans doute, tu seras bien las de mes lettres, tu voudras plus me lire tu égareras mes lettres, je ferais bien de me
relire... (...)"
