vendredi 29 juin 2012

Nouvel avortement, demandez le programme !

Je m'apprête a publier trois extraits de mes travaux récents, TOUS au point mort... Ces trois extraits étaient supposés faire partie d'un récit plus long en trois épisodes, chacun d'entre eux aurait appartenu à une partie différente . Bonne chance lecture...





"L’odeur du café et le bruit de la cafetière bouillonnante, c’est si banal maintenant deux sensations, deux souvenirs. C’est au troisième étage d’un grand bâtiment en pierre toute blanche, on passe un grand porche, on traverse une cour, puis voici l’escalier étroit. Les odeurs du café et de l’étude nous arrivent, nous attaquent presque; on pousse la porte et voici une grande bibliothèque. Devant nous : une grande table mais seulement deux chaises, derrière un bureau tout en longueur, recouvert de paperasseries diverses, faisant alors office de “comptoir”, un homme âgé, le regard clair, les cheveux tout gris. Encore derrière lui une toute petite table avec juste une cafetière bon marché en plastique blanc. Il me sourit, et m’invite sans un mot, d’un geste de la main à m’asseoir et à poser mes affaires.

Aujourd’hui, j’ai vieilli, mes cheveux blancs ont repris sur moi les droits que longtemps je leur avais aliéné. J’ai passé l’âge des rêves et celui des déceptions; rétrospectivement j’étais déjà âgé depuis longtemps. Tout jeune, je n’étais pas comme eux. Je ne voulais pas les mêmes choses. Le pouvoir me paraissait futile, je n’aimais pas grand monde, pourquoi vouloir diriger? Pour leur bonheur? Non, bien sûr que non, qui suis-je pour vouloir leur bonheur? Pour les mener tous à une perte certaine, les faire souffrir comme souvent il me semblait avoir souffert? C’est pire encore : c’est s’ennuyer tout en culpabilisant. La jeunesse ? Il me semblait que ce n’étais pas un acquis mais un état : j’étais jeune et maintenant je suis vieux ? La belle affaire. L’argent ? Et puis quoi? C’est sans intérêt, Le compter, voir ce que l’on perd ce que l’on gagne, c’est un jeu amusant, mais ça aussi c’était futile : pourquoi se rendre malade, on l’est bien assez tôt sans cela. Il en est encore de même pour la grandeur, je n’y trouvais rien. Sans doute suis-je rabat-joie, mais cependant je ne m’érige pas en modèle : une vie, c’est une vie, pas un exercice de style. Je ne prétends avoir été modéré, ce serait sot, et puis quelle importance?
Je suis bibliothécaire depuis de longues années. J’ai vu battre la pluie à ces carreaux et le vent souffler fort durant de longs hivers. J’ai vu les printemps et les longs automnes par ces fenêtres. Et désormais, je suis vieux et j’écris.
Il y a ici de nombreux rayonnages, ces livres ont des origines diverses, certains sont des dons, d’autre des achats récents. Notre fond principal, c’est la littérature étrangère, en langue originale surtout. C’est une bibliothèque privée, une petite fondation. Une grande famille industrielle française, pas toujours honnête, toujours fière d’avoir un petit passé de culture nous maintient en vie : un ancien dirigeant fonda par voie testamentaire cette petite fondation, lui léguant un peu de son argent ainsi que son imposante bibliothèque. Je ne sais s’il le fit par peur de l’oubli ou par véritable humanisme. Ainsi parfois je voyage supportant une œuvre de la fondation, justifiant mon salaire autrement qu’en archivant.
Les gens viennent ici travailler, ils ne sont pas nombreux, mais ils travaillent intensément. Ils lisent, ils écrivent, et doucement je les vois sombrer dans une lente rêverie : ils songent, ils pensent ou toutefois, ils semblent penser. Je les croise souvent lorsque que je cherche ou range un livre. On respecte mes années, mais mes cheveux blancs surtout. Quel âge me donnent-ils?

On a dix-huit ans, on écrit sans but et sans regret : on sent tout, mais on ne voit rien. C’est une seconde enfance qui commence alors qu’une autre s’était juste achevée; on progresse sans doute, mais lentement. Les personnages sont sans teinte ni nuance; trop bon ou bien trop méchant car personne ne semble ambigu, on veut écrire le juste vrai. On est alors l’artisan d’un excès, d’une vérité équivoque et sans repère, incohérente et qui ne montre rien.

Dès dix-huit ans j’ai commencé à couvrir des centaines de feuillets mais alors je ne finissais rien. C’était comme relire encore et encore les soixante  premières pages d’un livre sans jamais en comprendre le sens. Au bout de trois ou quatre fois, si le livre est bon, si l’auteur a un style ou une musique, chaque phrase entre en résonance, chaque mot vibre en nous; et cependant on recommence.
Je ne suis pas seul à écrire. Comme je suis ici depuis longtemps certains habitués me laissent leurs textes. Souvent c’est assez médiocre - non que je puisse vraiment écrire vraiment mieux - car c’est artificiel : ça ne touche personne, ni moi, ni eux. La grande littérature c’est celle qui me touche, celle qui résonne en moi, celle qui me dépasse sans que je ne puisse toujours comprendre pourquoi. Celle de Dostoïevski ou de Flaubert sont grandes pour toutes ces raisons à la fois, on les comprend toujours différemment quel que soit le nombre de fois où on les lit, ce que l’on voyait auparavant n’est généralement pas faux, il est simplement inclus dans un édifice plus grand; ils sont au nombre de ces livres qui nous font explorer les parties secrètes de nos âmes alors qu’ils viennent juste de nous les révéler.

C’est difficile d’écrire sur un livre aimé. Car un livre que l’on apprécie, c’est un livre que l’on s’approprie et que peu à peu on a intégré à soi; en parler revient donc à s’exposer autant que l’on ne l’expose. Or chacun sait qu’il est difficile de parler de soi lorsque l’on tente d’être objectif ou détaché de soi."







« 22 Mai, 00h30

Un peu de grand style en entrée, du lyrisme adolescent en guise de plat principal, et comme dessert, des suggestions? Une belle histoire ? Des grands sentiments ? Une longue, une jolie initiation avec de l’amour et du vide ? Si je devais, moi Charlotte A. définir mes aspirations du temps où j’écrivais je ne pourrais dire qu’un seul mot : Illusion. « Pourquoi ? » Me dirais tu, toi “ô mon journal”, vain assemblage de feuilles mortes. Ma réponse serait bien trop simple pour contenter ton exigence presque obscène d’honnêteté. Je n’ai qu’une raison c’est que j’ai perdu espoir de pouvoir un jour m’élever si haut que ceux que j’apprécie, ceux-là même qui m’apprirent à vivre. Je ne suis pas capable, par manque de talent ou par acrophobie, de monter si haut. Cependant, cher journal, ne vas pas croire que j’envie une pareille destinée ; tu te tromperais absolument. Non, je ne suis pas sûre de désirer une telle destinée, je pense en effet que si l’on dit que les meilleurs nous quittent les premiers c’est car à mon sens, s’étant hissé si haut, ils sont bien plus susceptibles de chuter, et cette chute en est ainsi plus fréquemment fatale. Tu n’y crois pas ? Oh, libre à toi ! Mais crois-moi, il y a sans doute du vrai dans tout ça. »









"Lettre retrouvée entre les pages des Frères Karamazov (Second Volume); les premières et dernières pages semblent manquer.

(...) tout cela le l‘ai bien vu. C’est comme ce rêve que j’ai fait cette autre nuit, j’ai rêvé de l’oncle Sam. (“Uncle Sam’s Dream”, c’est un bon titre pour un pamphlet non? Mais qui me liras ? Toi peut-être Kolia ?) L’ « uncle Sam » de la propagande américaine, le vieillard aux cheveux brillants tout habillé du « Stars and Stripes ». Il n’avait pas le même air, pas d’assurance ni de grand geste. Juste assis, assis sur un banc, presque sous la pluie et regardant le ciel perdu... Mais quelle lumière dans ces yeux! Cette même clarté que l’on voit dans les cieux d’après l’orage, une petite lueur, un infini curieux, un infini si minuscule... Je ne sais pas comment te le décrire, je ne sais pas non plus si tu peux vraiment comprendre, mais c’est ma faute certainement, pas la tienne. Il m’a regardé droit dans les yeux, et j’ai soutenu son regard. Il parlait, je n’en comprenais pas un mot.
Je te parle de tout cela, mais je pourrais bien parler d’autre chose; ce que je t’écris là ça n’est pas vraiment significatif, c’est un rêve, juste un rêve. Mais “les rêves, la vie, c’est pareil, sinon, ça ne vaut pas la peine de vivre” (je ne sais plus d’où s’est tiré), alors, pourquoi pas? Je pourrais bien te parler de la liste de course de Charlotte : “elle a acheté des brocolis, des tomates et puis du lait aussi...” Mais ça Kolia, ça c’est vraiment trop déprimant, pour toi, pour moi. C’est gratuit d’écrire souvent, mais t’écrire “ça” c’est pesant, ça me coûte.
Un jour sans doute, tu seras bien las de mes lettres, tu voudras plus me lire  tu égareras mes lettres, je ferais bien de me relire...  (...)"